21 janvier 2009

55 heures de guerre

Pierre Tisseyre, 55 heures de guerre, New York-Montréal, Le Cercle du livre de France, 1947, 196 pages.
(1re édition : Flammarion, 1943)

Pierre Tisseyre a passé cinq ans en captivité durant la Seconde Guerre mondiale. 55 heures de guerre a été écrit pendant cette captivité et se présente comme un récit vrai. Le narrateur n’est pas nommé, mais on suppose que c’est Tisseyre lui-même. On est en 1940. L’armée française est en déroute. Tisseyre et son bataillon, « une poignée d’hommes, démoralisés, sans discipline, sans cohésion, une poignée d’hommes presque sans armes », se retrouvent coincés dans la petite ville de Formerie en Picardie. Tisseyre raconte les trois jours de résistance (du 7 au 9 juin 1940) de cette troupe envoyée dans la bataille sans préparation. L’image militaire que l’auteur esquisse dans ce roman est bien différente de celle qu’on voit habituellement dans ce genre de récit. Ici, pas de héros ou si peu. Il nous présente des soldats qui, à la moindre occasion, abandonnent leur poste, vont se terrer dans une cave, en profitant pour s’enivrer. Bien sûr, quelques-uns font exception et démontrent un courage (ou une dignité, si vous préférez) qu’on est en droit d’attendre d’un soldat entraîné et préparé à affronter cet enfer.

Sur la résistance de 55 heures, il y a peu à dire. Ni les barricades, ni les replis, ni les repositionnements successifs ne pourront arrêter l’armée allemande, supérieure en nombre, appuyée par des chars, une puissante artillerie et même un avion espion. Quand les munitions seront pour ainsi dire épuisées, le commandant donnera l’ordre de reddition pour éviter une hécatombe inutile (voir l’extrait). Bien sûr, quelques soldats et même quelques officiers auraient voulu continuer le combat, poussés par le défi de l’aventure, par l’idéal du sacrifice, tout en comprenant que la décision de leur chef était responsable.

Le roman n’est pas vraiment centré sur un personnage, ni même sur le bataillon dirigé par Tisseyre, ce qui complique la lecture. On a un peu de difficulté à s’y retrouver, entre les régiments, les bataillons, les colonels et les lieutenants, à démêler ce qui appartient à l’un et à l’autre des groupes engagés dans cette bataille. Mais l’auteur pouvait-il témoigner autrement de cette résistance désorganisée? Même si le narrateur (Tisseyre?) se donne un beau rôle, saluons son parti pris de nous montrer la guerre sous un autre éclairage.

Extrait

Un capitaine, géant brun, mince et souriant, surveille le mouvement. C'est lui maintenant qui commande, nous sommes ses prisonniers.
Tandis que nous nous rangeons devant lui, je l'examine avec une attention enfiévrée, comme s'il était la clé vivante de l'énigme, le magicien qui me rendra la vie, qui détruira l'enchantement dont je suis l'objet. Il lance des ordres à ses hommes d'une voix étonnamment puissante, chacun d'eux fait tressaillir les Français. Ils ne sont pas habitués à de tels éclats de voix. Et l'on dirait que le capitaine s'en rend compte, car lorsqu'il s'adresse à eux, il parle beaucoup plus bas d'une façon courtoise, même aimable, dans un français correct.
J'imaginais que le vainqueur triompherait insolemment, que son visage refléterait la joie de la victoire, la haine de l'ennemi et le plaisir de la vengeance. Rien de tel n'est discernable sur les traits souriants du capitaine. Son amabilité n'est pas feinte, sa courtoisie est naturelle, je jurerais qu'il n'a pour nous que sympathie et pitié. Notre indiscipline pourtant l'étonné. Malgré nos efforts, il semble impossible de faire rester nos hommes en place, de les former en colonnes que l'on puisse aisément dénombrer. Visiblement il s'impatiente. Mais s'il trahit son irritation naissante par une plus grande brusquerie envers ses sous-officiers, c'est sur un ton de grande politesse qu'il insiste : « Allons, Messieurs, mettez-vous en ordre, s'il vous plaît ! »
Ces appels restant sans effet, le bruit des conversations privées dégénérant en brouhaha, il lance enfin un « Achtung ! » retentissant qui cloue sur place le troupeau.
Un prodigieux silence s'étend sur la place. Le capitaine, malgré son air aimable, pourrait bien se changer en lion. L'insouciance avait déjà triomphé de l'inquiétude, cet ordre bref l'a balayée. Que va-t-il se passer ? Moi-même j'ai sursauté violemment, je ne me demande plus si je veille ou si je dors, comme tout le monde j'écoute :
— S'il vous plaît, Messieurs, un officier pour montrer où sont les mines sous les barricades ? demande-t-il enfin.
— Il n'y a pas de mines !
— Pas de mines, vraiment ? Son visage exprime un étonnement sincère.
— Pas la moindre !
— Et pas de canons non plus, je crois.
— Des canons ! Nous n'avions même pas de grenades !
Un instant son regard erre sur ce troupeau à ses pieds, sur ces hommes sales, mal rasés, dépoitraillés, dont le visage porte la trace de leurs fatigues et de leurs veilles. Un curieux sourire aux lèvres, il semble se demander s'il doit les plaindre ou les admirer.
— Vraiment, Messieurs, dit-il après un instant de silence, avec si peu d'armes vous vous êtes bien battus... (p. 194-196)

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